RECENSION

 "CREDERE DI CREDERE"

Ed. Original: Garzanti Editore, Milan

Garzanti Editore s.p.a., 1996; ISBN original: 88-11-65869-1

(UN LIVRE DE Gianni VATTIMO)

 

Traduit de l’Italien par Jacques DERRIDA sous le titre :

 « ESPERER  CROIRE ! »

Seuil, 1996.

I.-Introduction 

 1.1.- Qui est le Professeur Gianni VATTIMO ?           

            Pr. d’Herméneutique à l’Université de Turin (depuis plus de 30 ans) est aussi parlementaire européen. Né en 1936, G. Vattimo est considéré comme l’un des plus grands philosophes européens qui ont marqué les XX et XXIème siècles. Il est l’auteur, entre autres, de : LES AVENTURES DE LA DIFFERENCE (Minuit, 1985) ; LA FIN DE LA MODERNITE (Seuil,1987) ; LA SECULARISATION DE PENSEE (Collectif, Seuil, 1988), LA RELIGION : Séminaire de Capri (Collectif, avec Jacques DERRIDA, Seuil, 1996).

 

1.2.- Originalité de ce livre de G. Vattimo

            Quel peut être aujourd’hui le sens de l’espérance religieuse pour un philosophe herméneutique contemporain ? Un philosophe, connu pour sa réflexion particulièrement précieuse dans l’horizon de la « fin de la métaphysique »,Gianni Vattimo , pense que le principe de la sécularisation des sociétés modernes réside dans l’incarnation du Christ. Dans l’ « ontologie faible ou PENSEE FAIBLE», un concept dont il est l’auteur, il voit une transcription du message chrétien pour l’époque actuelle.

            L’originalité de ce livre de philosophie est qu’il est écrit à la première personne. Il y a donc aussi une part autobiographique. L’ «ontologie faible» dont il est question est en effet profondément enracinée dans l’expérience personnelle de l’auteur, qui a pris le risque de s’engager directement dans son discours. Catholique  « non militant », il s’emploie à une déconstruction ironique des prétentions de l’Eglise, déconstruction motivée et guidée exclusivement par le principe positif de l’amour du prochain.

 

II.- qu’est-ce que la pensée faible de Gianni Vattimo?

2.1.- Quelle est l’image de la rationalité dans cette pensée ?

                       En effet, la pensée philosophique de Gianni Vattimo, comme l’a longuement étudié Fr. Onorino Rota (2003) est synthétisée dans la formule « PENSEE FAIBLE ». Pourquoi pensée faible ? Parce que nous nous trouvons à la fin de l’aventure métaphysique de la pensée ; parce que la pensée ne peut pas exhiber cette force qu’on a toujours cru devoir  lui attribuer au nom de son accès privilégié comme fondement de l’être. Ce qui change, en synthèse, c’est l’image de la rationalité. Surêment l’expression pensée faible est la plus caractéristique pour parler de la philosophie du philosophe de Turin. Il l’appelle aussi « ontologie du déclin », « ontologie décadente » et « ontologie faible ». Bien que Vattimo se différencie d’autres post-modernes, il décrit sa pensée à l’intérieur de la post-modernité.

            L’auteur considère Nietzsche et Heidegger comme les précurseurs de la philosophie post-moderne. Les théorisations de la pensée post-moderne ont acquis vigueur et dignité philosophique seulement avec la contestation nietzschéenne de  l’éternel retour et la provocation heideggérienne du surpassement de la métaphysique. La raison principale pour laquelle Nietzsche et Heidegger sont considérés comme les parents de la pensée post-moderne est surtout que pour tous les deux l’idée de fondement, qui avait été essentielle tout au long de l’histoire occidentale disparait. Non seulement les fondements métaphysiques disparaissent, mais aussi tout autre fondement. Selon Heidegger, par exemple, le fondement est remplacé par l’événement (erignis). Chez Heidegger et Nietzsche l’idée de l’histoire comme processus unitaire se dissout donc. Tout cela, selon Gianni Vatimmo, entraîne un affaiblissement de l’être.

 

2.2.- Quelles idées caractérisent cette « PENSEE FAIBLE » ?

            G. Vattimo caractérise la pensée faible par quatre idées principales : la première concerne le fait de prendre sérieusement l’idée nietzschéenne et peut-être marxiste de la connexion qui existe entre évidence métaphysique et les relations de dominance à l’intérieur et à l’extérieur du sujet ; la seconde veut jeter un regard ami et sans angoisses métaphysiques sur le monde des apparences, des procédures discursives et des formes symboliques, voyant en elles le lieu où faire une possible expérience de l’être ; une troisième idée, en rapport avec la précédente, invite à ne pas tomber dans la glorification de Deleuze, ce qui équivaudrait à retourner à un ontos on : finalement , une quatrième idée souligne qu’il faut considérer l’être et le langage, que l’herméneutique emprunte à Heidegger, non comme une manière de rencontrer (à nouveau) l’être originel et vrai, duquel il a oublié la métaphysique, mais plutôt comme une manière de rencontrer le vrai et l’être comme des empreintes, des souvenirs d’être fragilisé.

 

2.3.-Quelles critiques  pour cette manière de voir?

            Gianni Vattimo parle d’une ontologie du déclin. En quoi consiste cette ontologie ? L’ontologie du déclin n’a rien à voir avec une sensibilité pessimiste ou décadente, même pas avec ce que nous appelons le déclin de l’occident. Telle ontologie se forme, non pas tant sur l’objectivité immobile des objets de la science, mais sur la vie, qui est jeu d’interprétation. En l’ontologie faible, l’être n’est rien d’autre que ce qui arrive.

            On peut élucider davantage en disant que Vattimo présente la pensée faible comme des pratiques, des jeux ou des techniques localement valables comme différents langages de la raison. La vérité s’atteint à travers des manières de procéder ; la vérité a cette manière d’arriver. Le philosophe de Turin suit les traces de Nietzsche : « IL N’Y A PAS DE DONNEES, IL Y A SIMPLEMENT DES INTERPRETATIONS » « Le monde vrai à la fin s’est converti dans une faible. »

 

 III.- mais à quoi serait restreinte la philosophie ?

            La philosophie se réduirait à nous enseigner et nous et à nous déplacer dans la confusion  de ces messages, en vivant chaque message singulier et chaque expérience singulière dans son indissoluble lien avec tous les autres, et aussi dans sa continuité avec eux ; le sens de l’expérience dépend de cela. Une autre question qu’on ne peut pas éviter est la suivante : quel est le rapport entre pensée faible et praxis ? La pensée faible ne courrait-elle pas le risque d’une totale passivité ? Notre auteur se rend compte de ce problème. Sa réponse semble indéterminée. Il soutient que d’une pensée-souvenir est « un projet qui peut justifier l’engagement. »

 

3.1.- Quel rapport peut-on tracer entre la « pensée faible » et le relativisme herméneutique ?  

            Il s’agit du vrai problème, encore aujourd’hui, de la koiné herméneutique : il s’agit de trouver un règlement de comptes radical avec l’historicité et la finitude de la précompréhension. Ce que réduit l’herméneutique à la philosophie générique de la culture est la prétention de toute métaphysique de se présenter comme une description finalement vraie de la structure interprétative de l’existence humaine.

            Les raisons de préférer une conception herméneutique à une conception métaphysique se trouvent dans l’héritage historique pour lequel nous risquons une interprétation  et à laquelle nous essayons d’apporter une réponse. L’exemple le plus clair de cette manière d’argumenter est l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu, qui n’est pas une manière d’exprimer poétiquement par des images une thèse métaphysique, Nietzsche ne prétend pas dire que Dieu est mort parce que nous sommes finalement d’accord qu’il n’existe pas objectivement, mais parce que la réalité est telle qu’il en devient exclu.

 

3.2.- Quel a été le rôle d’un dieu métaphysique ?

            Le Dieu de la métaphysique a été nécessaire pour que l’humanité organise une vie sociale ordonnée et sécuritaire qui ne soit pas continuellement exposée aux menaces de la nature – combattues victorieusement avec un travail social hiérarchique et ordonné – et des pulsions internes – domptées par une morale sanctionnée religieusement. Mais aujourd’hui, cette œuvre de sécurisation est pratiquement conclue. Nous vivons aussi dans un monde social formellement ordonné, disposant d’une science et d’une technique qui nous permettent d’être dans le monde sans ressentir les peurs de l’homme primitif. Dans ces conditions Dieu apparaît comme une hypothèse très éloignée, barbare, et excessive. En outre, ce Dieu qui a fonctionné comme principe de stabilisation et de sécurité est aussi celui qui a toujours interdit le mensonge.

            L’évocation de l’annonce nietzschéenne nous approche aussi de la thématique du nihilisme. Si l’herméneutique, comme théorie philosophique de caractère interprétatif de toute expérience de la vérité, se pense d’une façon cohérente seulement comme interprétation, est-ce qu’elle ne se trouvera pas inévitablement emprisonnée dans la logique nihiliste, qui est propre  à l’herméneutique du Nietzsche ? En d’autres mots : il ne semble possible d’essayer la vérité de l’herméneutique qu’en se la représentant comme une réponse à une histoire de l’être vue comme élément  du nihilisme.

            Nietzsche avait fait la relation entre la théorie de l’interprétation  et le nihilisme. Nihilisme signifie chez Nietzsche  la « dépréciation des valeurs suprêmes » et la fabulation du monde. Il n’existe pas de faits, mais simplement leur interprétation . Jusqu’à présent les philosophes ont cru à la possibilité de décrire le monde, maintenant, le temps de l’interpréter est arrivé.

 

IV.- et la question religieuse ? « Dieu » et la modernite? 

4.1.- Le concept de Dieu

            Le point décisif de la question de Dieu traverse le territoire de la théologie contemporaine, en la rendant paradigme d’une nécessité et d’une instance. Cette nécessité a à voir avec la raideur métaphysique croissante de la pensée  théologique ; il s’agit d’une instance de réflexion capable de faire émerger le caractère insaisissable du concept de  Dieu comme condition de la pensée de la différence.

            Un élément encore plus puissant concerne l’impact de la sécularisation. Il jette de la lumière sur la compréhension du mystère adoptée par l’objectivisme théiste. Il ne pouvait que tomber dans l’indétermination anthropologique de la révélation  et dans son indifférence par rapport aux questions de l’existence.

            Autrement dit, le renversement référentiel du nom Dieu, dont le soupçon d’insignifiance et de signifiance aliénante conduit à un vide du nom en soi, fait émerger l’idée que la crise de la modernité, au seuil de la contemporanéité, porte en soi, comme conséquence, l’impossibilité de penser Dieu. Pour utiliser une expression de KARL RAHNER ? UNE TÄCHE NOUVELLE REVIENT A LA THEOLOGIE ACTUELLE : celle de prendre « avec une grande rigueur la tragédie de l’homme moderne qui expérimente (bien que de manière erronée) l’absence de Dieu. » A tout ceci on doit ajouter encore le changement de paradigme des questions de Dieu pour l’histoire et  pour la société.

 

4.2.- Hypothèse d’une interprétation « non religieuse » de Dieu

            Il vaut la peine de se poser la question de la nécessité de Dieu dans le monde ! Cela mettrait alors en évidence la perspective de l’expérience humaine, lorsqu’on parle et quand on doit parler de Dieu. Peut-on encore revendiquer le mot Dieu ? Dans ce sens, le théorème de la sécularisation peut signifier le tracé et le chemin d’une recherche capable de montrer que le terme Dieu nous est présenté comme proposition et comme exigence de réponse aux questions primordiales de l’homme sur le fondement et sur le sens ultime de son existence et de sa réalité. La perte du sens de la transcendance conduit à une dialectique  prométhéenne d’émancipation. Elle devient métaphore d’un projet anthropocentrique qui semble incompatible avec une histoire du salut.

 

4.3.- Christianisme, point de non retour à la modernité

            Le cœur de la question démythologisante de la sécularisation déplace l’interrogation d’une certaine manière : puisque l’homme est celui qui fonde l’acte du sens, puisqu’il est la source de signification de son propre agir, il est encore important de s’interroger sur le fait de renoncer à Dieu. Ou, s’agit-il simplement du congé du Dieu de la métaphysique, garant d’un cosmos apparent et inadéquat à l’émergence du chaos et au désir créatif de l’homme ? En un certain sens, dans un monde qui s’est rendu adulte, une religion basée sur la métaphysique est incapable de rendre compte du réel et du signifier dans sa quête de sens. L’attachement excessif à la terre et le désir de participer au destin du monde finissent par déboucher sur une interprétation non religieuse de Dieu, a-théiste. Pour cette raison, un Dieu conçu religieusement débouche sur une religiosité de consolation  et anachronique pour un monde adulte.

 

4.4.- Métaphysique, Kénôse et  sécularisation dans ce livre

             Gianni Vattimo est convaincu que le message du christianisme est de se séculariser, au moins en ce qui concerne la prise de distance du sacré par rapport à la violence, les victimes sacrificielles  et les systèmes des civilisations primitives. En ce sens, une lecture authentique du christianisme passera nécessairement par la sécularisation. Pour Vattimo, le rapport sécularisation-religion, et dans ce cas il faut comprendre le christianisme, est malgré son ambiguïté un point  de non-retour de la modernité. En effet, il affirme qu’ : « à la lumière du salut comme événement qui réalise toujours plus pleinement la kénôse, l’abaissement de Dieu, et qui dément ainsi la sagesse du monde, c’est-à-dire les songes métaphysiques de la religion naturelle qui pense comme l’absolu, omnipotent, transcendant, autrement dit comme l’ipsum esse (metaphysicum) subsistens-, la sécularisation, c’est-à-dire la dissolution de toute sacralité naturaliste, est l’essence même du christianisme ».

 CONCLUSION

            L’avènement du nihilisme, selon cette optique, et l’évènement de la mort de Dieu accomplissent  le processus de sécularisation  au moyen d’une irréversible et progressive fragilité-déclin des structures fortes de la pensée occidentale. L’impact de la sécularisation est donc responsable de la dé-potentialisation de la violence métaphysique de l’identité, en permettant l’émergence de la différence comme clé interprétative de l’histoire.

            Pour conclure, Il me plaît de paraphraser cette sommité de nos philosophes qui ont marqué les XX et XXIème siècles qu’est  G. Vattimo : il n’y a plus aujourd’hui de raisons philosophiques plausibles et fortes d’être athée, ou du moins de rejeter la religion ! Pour lui et certains d’autres philosophes, le rationalisme athée avait revêtu deux formes : la croyance dans la vérité exclusive des sciences expérimentales de la nature et la foi dans le développement de l’histoire vers une condition où l’homme se serait pleinement émancipé de toute autorité religieuse.  Mais ce qui arrive aujourd’hui, c’est que la croyance dans la vérité « objective » des sciences expérimentales tout autant que la foi dans le progrès de la raison vers sa pleine lumière apparaissent, précisément, comme des croyances dépassées.

 

Bibliographie

1.- J .P. Sartre, 1960. Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard,1960

2.- Nouveau Testament, St. Paul, Epître aux Philippiens 2, 7.

3.- Fr. O. Rota, 2003. Caractéristiques et ouvre un dialogue entre foi, culture et science, 3p.

4.-G. Vattimo, 1985. Introduction à Heidegger, trad, J. Rolland, Paris, Ed. du Seuil, 1985.

5.-G.Vattimo, 1991.Introduction à Nietzsche, trad. F. Zanussi, Bruxelles, De Boeck-Wesmael, 1991.